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Yates, KS, (J 6)
Chers amis, bonsoir,
Je reviens vers vous après une absence d’un jour sur le web et pour cause !! Les choses ont beaucoup évolué en deux jours et je n’ai pas pu vous écrire la newsletter de vendredi parce que je n’en n’ai pas eu le temps et que nous avions (en plus !) des problèmes de connexion dus aux plaines céréalières que nous avons traversées sans signal pour le téléphone portable qui nous sert de relais. En fait, nous avons eu une journée très chargée en intensité et en émotions aussi ! Je vais donc vous faire un résumé de ces deux jours en m’attardant particulièrement sur celle d’aujourd’hui qui a été sans doute la plus difficile pour nous tous, émotionnellement parlant. Mais patience, il faudra attendre la fin de cette longue page pour tout savoir !
En relisant le « daily report » précédent, je m’aperçois que nous nous étions arrêtés à la Time station 19. Il restait alors une étape de montagne avant d’attaquer la descente vers le 2ème point de contrôle critique (Time station 27). Mes souvenirs des étapes s’estompent au fur et à mesure que nous les vivons mais je me souviens parfaitement de cette dernière chevauchée vers les sommets que nous étions partis reconnaître avec Olivier pour donner des informations précises sur les difficultés que Patrick devait affronter. Au départ de cette « bosse » comme on dit dans le jargon du cyclisme, Patrick était en forme après une longue étape de descente où il avait maintenu une moyenne surprenante de près de 30 km/h. À ce moment de la course, 4 coureurs se tenaient en moins de 10 miles de différence : Rodgers, Kish, Traunmueller et Patrick (of course ! Mon anglais progresse !). Même s’il a souffert dans cette montée de 6%, Patrick a cependant surmonté l’épreuve avant d’entamer une descente d’enfer vers Trinidad. Là, il a dormi près de 2h avant de repartir à 1h25 du matin précise pour Kim (Colorado) avec, précisons-le, une astuce de selle fabriquée par Joël pour soulager le postérieur de Patrick (en fait un morceau de mousse découpé et scotché sur la selle !! De quoi faire bondir bien des coureurs cyclistes !). J’en profite ici pour vous dire que l’astuce a si bien marché que Patrick semble avoir surmonté pour le moment la douleur ... Je ne peux vous raconter cette étape du fait de mon besoin essentiel de sommeil à ce moment de la nuit… À mon réveil, il arpentait toujours les plaines du Colorado vers Walsh où il allait surprendre tout le monde.. . En effet, à son arrivée à la Time station de Walsh, autrement dit une station service déserte sous la chaleur avec juste pour compagnie les quelques cow-boys locaux (et des vrais je vous assure avec chapeaux, santiags et éperons !), il a décidé de s’arrêter 2h, ce qui n’était absolument pas prévu sur son « planning » de route. Si près de la Time station de contrôle ! Cette décision a marqué un coup d’arrêt ou du moins le premier soubresaut au sein de l’équipe. Comment réagir face à cela dans la mesure où son programme était déjà très chargé ? Car après ces 2h, il restait à Patrick à parcourir 255 miles en moins de 23h… Bref, la tension est montée d’un cran, les uns et les autres se mettant à écrire différents scénarios pour la suite… Toujours est-il qu’il est reparti pour une nouvelle Time station vers Ulysses avec un vent de travers bien difficile à négocier. Au milieu de cette étape, un nouveau stop a été nécessaire pour permettre à Patrick d’aller plus loin tant la fatigue se faisait ressentir. Vingt minutes d’arrêt donc avec une perfusion au glucose effectuée par notre excellent compagnon médecin de route et néanmoins chef de groupe Rob.
La fabuleuse machine humaine (excuses moi Patrick…) s’est donc remise en marche de plus belle pour enchaîner les étapes : Montezuma (nous sommes passés dans le kansas !) et Mullinville où tout le monde s’est endormi avec plaisir : Patrick était en forme, il avait le sourire et savait qu’il réussirait à parcourir les 95 miles restants pour atteindre avant 11h la fameuse et irréversible Time station 27. Chose qui fut réalisée à 9h37 pour être précis et qui a enthousiasmé l’ensemble de l’équipe. En plus, pour couronner la reine, la Time station était à côté d’un immense camping où nous avons décidé de faire un Stop de 3h pour offrir au vainqueur du jour un break mérité… (et à nous aussi !) Natation dans le lac, douches, rasage, nettoyage des vans pour repartir de plus belle pour la deuxième moitié du parcours puisque nous avons franchi ici la moitié de la Race Across America 2005 !! Bref, le bonheur était dans le pré mais pour peu de temps. En effet, deux éléments ont perturbé la suite des événements. Premièrement, l’immense fatigue de Patrick l’a amené à vouloir dormir plus longtemps que 3 heures (nous sommes restés 5 heures !), ce qui bien sûr perturbe le « planning de marche ». Comprenez ici ce qu’il est souhaitable qu’il réalise par jour en termes de miles ou de Times station à atteindre.
Deuxièmement, il a appris la nouvelle du décès de Bob Breedlove en lisant ses mails, ce que nous avions décidé pour le moment de ne pas lui dire, souhaitant ne pas le perturber. Là, c’était chose faite, et pour le moins très compréhensible. Cet événement tragique l’a plongé dans une détresse profonde au point de créer le rebondissement de la journée qui allait engendrer bien des émotions. Au miles 33 de l’étape entre Mont Vernon (Kansas) et El Dorado (Kansas), Patrick s’est arrêté, a posé son vélo devant la voiture, enlevé son casque et nous a dit (Deb, Steeve et moi-même) : « c’est fini, j’arrête, ça vaut pas le coup »… Il va de soi que la détresse qui l’accompagnait nous a profondément perturbé. Il s’est assis dans le van souhaitant alors qu’on l’emmène. Une discussion entre lui et moi, puis entre lui et Steeve nous a permis de nous entendre sur le fait qu’il fallait qu’il rejoigne au moins la Time station suivante, pour souffler et réfléchir. Chose faite 1h15 plus tard. Il a souhaité téléphoner à sa femme, Anne-Cécile, avec qui il a discuté longtemps. Je vous avoue que nous étions tous pétrifiés à l’idée que tout s’arrête là, comme ça, subitement mais avec une raison bien valable : le décès d’un solo rider vaut-il la peine de continuer quand soi-même parfois on s’endort sur le vélo au point de pouvoir tomber ? C’est une question bien réelle qui mérite sans doute d’être posée et dont la réponse n’appartient qu’à ceux qui vivent ce type de défi.
Toujours est-il qu’après ce long temps de doute, de peur, de fatigue omniprésente qui use le corps et éreinte l’esprit, Patrick, avec le soutien moral de son épouse (que l’on remercie de tout cœur de nous soutenir si fort même à distance et qui est sans aucun doute possible le 9ème membre de l’équipe), a décidé de continuer cette course. À 20h ce soir, il a enfourché de nouveau son engin de prédilection et parcours en ce moment même l’étape entre la Time station 29 et 30 qu’il devrait finir vers minuit. Jamais plus qu’aujourd’hui il n’a besoin de vous et de votre soutien pour renforcer sa détermination d’aller au bout de cette aventure passionnante et dont la seule issue sera sans doute l’abnégation.
Veuillez m’excuser de la longueur de ce « daily report », mais il méritait de vous être raconté afin que vous compreniez au mieux ce qui se joue ici, au plein cœur des États-Unis. A demain donc, si vous voulez bien.
Ps : Les 3 biches que nous avons croisées dans la descente vers Trinidad étaient si belles qu’elles se sont arrêtées au bord de la route pour être prises en photo juste après avoir traversé. Comme quoi, la nature a elle aussi ses « stars » semble-t-il… Bonne nuit. |




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